Agroforesterie et biodiversité : pourquoi un café de terroir soutient les écosystèmes locaux
L’année 2026 s’ouvre sur un nouvel élan pour la Maison Anne Caron. Une volonté affirmée de se saisir, plus que jamais, des enjeux qui traversent notre monde et de contribuer à un modèle de filière café plus durable, plus résilient, plus vivant.
Dans cette dynamique, nous inaugurons une nouvelle série d’articles et de guides : chaque trimestre sera consacré à une thématique forte des engagements de la marque. Pour ouvrir ce cycle, un choix s’est imposé naturellement : l’agroforesterie.
Car derrière ce mot parfois technique se joue une question essentielle : comment permettre à la culture du café de perdurer dans des horizons climatiques, économiques et sociaux de plus en plus incertains ? L’agroforesterie ne se limite pas à une réponse environnementale. Elle engage une autre manière de penser les territoires, les équilibres naturels, les conditions de travail des producteurs et, plus largement, l’avenir même des écosystèmes caféiers.
À travers cet article, nous souhaitons vous proposer une lecture concrète de ces enjeux. Comprendre pourquoi et comment un café de terroir, pensé et cultivé en système agroforestier, soutient tout un écosystème local — du sol à la faune, des arbres aux arômes en tasse.
Pour celles et ceux qui découvrent ces notions, rappelons que l’agroforesterie, selon la définition de l’Association française d’agroforesterie, désigne « l’ensemble des pratiques agricoles qui associent, sur une même parcelle, des arbres à une culture et/ou de l’élevage. Cette alliance, aux bénéfices réciproques, permet d’augmenter la production, de diversifier les revenus et les services, tout en assurant une gestion durable des ressources naturelles — eau, sols, biodiversité ».
Au sommaire de cet article :
– L’agroforesterie caféière sur le terrain : comprendre un écosystème vivant
– Biodiversité en action : sols vivants, arbres, faune et services écologiques
– De la biodiversité à la tasse : comment l’agroforesterie influence la qualité du café
– Comprendre l’agroforesterie : instaurer une relation de confiance avec le consommateur
Bonne lecture.
L’agroforesterie caféière sur le terrain : comprendre un écosystème vivant
Que l’on se trouve en Éthiopie, au Guatemala ou même à Saclay en Île-de-France, le principe d’une culture agroforestière reste fondamentalement le même. Il s’agit, comme évoqué en introduction, de créer une synergie entre différents végétaux, afin qu’ils rendent ensemble une série de services dits systémiques à la culture principale ; ici, le café, selon les principes de l’agriculture agroforestière.
Cette logique dépasse largement les frontières et les latitudes. Dès lors qu’un producteur fait le choix de basculer vers un modèle agroforestier, il s’inscrit dans un même raisonnement : recomposer un écosystème fonctionnel, capable de protéger, nourrir et stabiliser la parcelle sur le long terme.
La grande variable, d’un terroir à l’autre, réside dans le choix des essences : arbres, arbustes, plantes de couverture ou cultures associées diffèrent selon les climats, les sols, les ressources locales et les savoir-faire paysans. Mais l’architecture du système, elle, reste identique.
Dans la suite de cet article, nous verrons en détail les fonctions assurées par ces arbres et les services qu’ils rendent à l’écosystème caféier. Mais concrètement, à quoi ressemble une plantation de café en agroforesterie ?
Prenons le cas de l’Éthiopie, berceau originel du café. Ici, l’agroforesterie n’est pas une innovation récente : elle constitue le mode historique de culture du café. Dans certaines régions du Sud et de l’Ouest du pays, subsistent encore de remarquables forêts de caféiers sauvages, où le café pousse sous couvert forestier depuis des siècles.
La ferme de Tula en est une illustration particulièrement parlante. Située au cœur de l’une des plus anciennes régions caféières éthiopiennes, à une trentaine de kilomètres de Bonga, elle s’étend sur 92 hectares, dont 80 exploités, à plus de 1 800 mètres d’altitude. Quinze salariés permanents y cultivent le café au sein d’une forêt dense, structurée en quatre strates arborées, offrant une diversité floristique et faunistique exceptionnelle : oiseaux, cervidés, singes y cohabitent naturellement avec les caféiers.
Ici, le café n’est jamais seul. Des épices, du miel et d’autres productions forestières complètent les récoltes, valorisées sur le marché local. Le café est cultivé sous une canopée composée de nombreuses essences, certaines atteignant plusieurs dizaines de mètres de hauteur, créant un ombrage idéal pour la maturation lente et homogène des cerises.
Ce type de paysage rappelle une évidence souvent oubliée : le café est avant tout un arbre de forêt. Observer une parcelle agroforestière, c’est changer de regard sur la culture du café, ne plus penser en lignes et en rendements immédiats, mais en équilibres, en temps long et en interactions vivantes entre sol, plantes, faune et humains.
Pour une définition approfondie du terroir café, voir l’article « Le terroir du café : comprendre la notion de terroir dans l’univers du café »
Biodiversité en action : sols vivants, arbres, faune et services écologiques
Voyons maintenant plus concrètement comment les systèmes agroforestiers caféiers permettent de réactiver des écosystèmes vivants et de faire revenir une biodiversité dense et fonctionnelle.
Sols vivants, meilleurs cycles
Dans les plantations caféières qui basculent vers des modèles agroforestiers, la première transformation se joue sous nos pieds. Les arbres, arbustes et plantes associées développent des systèmes racinaires variés qui redynamisent profondément la vie du sol.
Le simple fait de laisser la végétation se développer au sol, en privilégiant un rabattage des herbes plutôt qu’un désherbage chimique, entraîne une prolifération rapide de la vie biologique. En quelques années seulement, des sols appauvris retrouvent une structure plus vivante, plus aérée, plus fertile. Les feuilles mortes, les débris végétaux et la décomposition des racines enrichissent naturellement la matière organique.
Les différents étages racinaires jouent un rôle clé : ils facilitent les échanges de nutriments, améliorent la circulation de l’eau et renforcent la structure du sol. Certains arbres contribuent également à la fixation de l’azote, fertilisant les caféiers sans recourir à des intrants chimiques. Résultat : des sols mieux structurés, plus résilients face à l’érosion, capables de capter du carbone et de soutenir durablement la production, tout en renforçant la résilience des écosystèmes.
Arbres et diversité végétale
Dans un système agroforestier, les arbres ne sont jamais là par hasard. Ils remplissent plusieurs fonctions essentielles : ombrage, protection contre les aléas climatiques, régulation de la température, limitation du stress hydrique. Le couvert végétal permet ainsi de stabiliser les conditions de croissance des caféiers, tout en réduisant les besoins en eau.
Mais l’introduction d’arbres et de plantes associées répond aussi à un enjeu économique fondamental. Certaines essences sont choisies pour leur système racinaire, d’autres pour leur capacité à enrichir le sol, d’autres encore pour les productions complémentaires qu’elles offrent. Fruits, épices, cultures vivrières ou bois peuvent ainsi coexister avec le café.
Ces systèmes s’inspirent parfois de logiques agricoles dites « multi-étagées », où différentes plantes occupent l’espace selon leur hauteur, leur fonction et leur rythme de croissance. Cette diversité guide les choix des producteurs, qui cherchent à la fois à protéger leur parcelle, améliorer la santé des caféiers et diversifier leurs sources de revenus, réduisant ainsi leur dépendance à une seule culture.
Exemples d’essences d’arbres en agroforesterie sur les terroirs du Blend Signature
|
Pays |
Région |
Terroir(s) |
Principales espèces agroforestières |
|
Guatemala |
Huehuetenango |
Villages: La libertad Jacaltenango Union Cantinil San Antonio Huista Santa Barbara |
Inga edulis (Mart., 1837) Musa x paradisiaca (L., 1753) Persea americana (Mill., 1768) |
|
Nicaragua |
Nueva Segovia |
Dipilto (Sous-région) |
Inga punctata (Willd.) Cordia alliodora (Oken, 1841) Juglans olanchana (Standley & L.O. Williams) Laurus nobilis (L., 1753) Pinus oocarpa (Schiede ex Schltdl., 1838) Persea americana (Mill., 1768) |
|
Brésil |
Minas Gerais |
Cerrado Mineiro (Appelation café Brésil) |
/NA |
|
Ethiopie |
Sidama |
Bensa (Village) |
Cordia africana (Lam., 1792); Milletia ferruginea (Hochst. Baker); Croton macrostachyus (Hochst. ex Delile, 1847); Persea americana (Mill., 1768) Afrocarpus falcatus (C.N.Page, 1989) Vernonia auriculifera (Hiern) Prunus africana (Kalkman, 1965) Calpurnia ourea (Benth.) Fagaropsis angolensis ((Engl.) Dale) Bersama abyssinica (Fresen.) |
Faune utile & équilibre naturel
À mesure que les sols se régénèrent et que la diversité végétale s’installe, la faune locale retrouve naturellement sa place. Insectes, petits mammifères, reptiles ou amphibiens recolonisent les parcelles. Avec la maturation des structures forestières, les oiseaux reviennent à leur tour.
Cette biodiversité ne relève pas d’un simple décor : elle joue un rôle central dans l’équilibre des écosystèmes. Prédateurs et proies coexistent, s’autorégulent, limitant la prolifération de ravageurs. En laissant de la place au vivant, la dépendance aux traitements chimiques diminue progressivement. La nature reprend son rôle de régulateur.
La diversification des cultures et la présence de couverts végétaux enrichissent ainsi la biodiversité végétale et animale. Les arbres apportent ombrage et ressources alimentaires, participent au bien-être animal et favorisent des habitats multiples. L’étagement des strates végétales permet de capter davantage de lumière, d’amplifier la photosynthèse et de générer une production continue de matière organique.
Dans ces paysages agroforestiers, la biodiversité n’est ni un bonus ni un argument abstrait : elle devient un outil agronomique à part entière, au service de la santé des caféiers, des producteurs et des territoires.
De la biodiversité à la tasse : comment l’agroforesterie influence la qualité du café
Contrairement à certaines idées reçues, l’agroforesterie ne produit pas un goût standardisé ou une signature aromatique unique. On ne « reconnaît » pas un café agroforestier à l’aveugle comme on identifierait un arôme précis. Et c’est précisément là que réside son intérêt.
Ce que permet un système agroforestier mature, c’est avant tout une prise de conscience du sol et du vivant avec lequel on travaille. Les producteurs engagés dans ces modèles sont pleinement conscients que la viabilité économique de leur ferme ne repose plus uniquement sur le volume. En basculant vers l’agroforesterie, on accepte souvent une légère baisse de productivité au sens strict. Pour compenser, une seule option : aller chercher davantage de qualité.
Les systèmes agroforestiers y contribuent de manière très concrète. Le couvert végétal stabilise les températures, limite les excès climatiques et favorise une maturation plus lente et plus homogène des cerises. Cette lenteur, souvent invisible à l’œil nu, est déterminante pour la qualité organoleptique du café. Les sucres se développent plus finement, les équilibres aromatiques gagnent en précision.
Ces écosystèmes rendent également le travail de récolte plus confortable. Les conditions sous ombrage permettent une cueillette manuelle plus soignée, plus sélective. Les équipes prennent le temps de cueillir les cerises à parfaite maturité ; un geste simple, mais décisif pour le profil de tasse final.
À cela s’ajoute un autre facteur clé : le sol vivant. Une plante qui pousse dans un sol riche, biologiquement actif, puise naturellement des minéraux et des oligoéléments qu’elle transmet ensuite au grain. Les potentiels aromatiques s’en trouvent renforcés. À climat égal, à variété égale, deux fermes séparées de quelques centaines de mètres peuvent ainsi produire des cafés radicalement différents selon la vitalité de leurs sols. Un café issu d’un système agroforestier n’exprime pas la même complexité qu’un café cultivé sur un sol appauvri, nourri essentiellement par la chimie.
L’analogie la plus parlante reste celle de la tomate. Une tomate bio industrielle, cultivée hors-sol et gorgée d’eau, coche peut-être des cases sur le papier, mais n’a souvent rien à raconter en bouche. À l’inverse, une tomate issue d’un modèle agricole robuste et régénératif, même sans label, explose en saveur. Le café suit exactement la même logique.
Certains terroirs illustrent particulièrement bien cette réalité. La ferme HoySala en Inde, par exemple, démontre que l’agroforesterie peut s’épanouir là où on ne l’attend pas forcément. Autour des caféiers, les producteurs ont recréé un véritable écosystème, intégrant notamment des cultures d’épices comme le poivre, qui pousse sur des arbres au cœur même des parcelles de café. Cette diversité végétale nourrit l’équilibre global du système.
Le café Nerie 727, issu de cette ferme et traité en process nature, en est une traduction sensible en tasse : un café accessible, aromatiquement lisible, aussi à l’aise en espresso qu’en extraction douce. Sans revendiquer un goût « forestier », il raconte pourtant, avec justesse, la richesse d’un environnement vivant et cohérent.
Comprendre l’agroforesterie : instaurer une relation de confiance avec le consommateur
Sensibiliser aux enjeux de l’agroforesterie, c’est avant tout une question de confiance. Dans la filière café, cette notion est centrale. Plus encore que pour d’autres produits agricoles, le café rend toute lecture visuelle trompeuse : à l’état de grain vert comme après torréfaction, rien ne distingue à l’œil nu un café issu d’un système agroforestier d’un café industriel standardisé. Avant la dégustation, les différences sont invisibles.
Dans ce contexte, la relation de confiance devient un pilier. Confiance entre la torréfaction et ses partenaires sourceurs, confiance avec les producteurs sur le terrain, mais aussi confiance avec les consommateurs finaux. Cette confiance ne signifie pas l’absence de contrôle ou d’exigence, bien au contraire : elle repose sur la transparence, le dialogue et la capacité à expliquer clairement les pratiques mises en œuvre.
Les labels jouent, à ce titre, un rôle important dans la filière. Ils offrent des repères, des cadres et des garanties qui peuvent faciliter la compréhension pour le consommateur. Mais ils ne disent pas tout. Certaines démarches, plus qualitatives, plus fines, plus ancrées dans les réalités locales, peinent parfois à entrer dans des grilles de certification standardisées ; notamment lorsqu’il s’agit de petits producteurs pour qui les coûts financiers et organisationnels peuvent devenir un frein.
C’est là qu’intervient une autre voie, complémentaire : celle de la discussion permanente. Prendre le temps d’échanger avec les producteurs, de comprendre leurs pratiques, d’observer l’évolution des parcelles dans le temps long. Et, côté consommateur, accepter de raconter cette complexité, sans simplification excessive, mais avec pédagogie.
Ce choix est exigeant. Il demande de la rigueur, de la présence, de la formation continue et une remise en question constante. Mais il permet aussi de valoriser des modèles agricoles parfois invisibles, pourtant vertueux, et de soutenir des fermes qui n’auraient pas toujours accès aux outils de labellisation classiques.
Sensibiliser, dans cette approche, ce n’est pas asséner un discours technique ni opposer les modèles. C’est donner des clés de lecture, expliquer pourquoi un café a tel goût, telle structure, telle histoire. C’est inviter le consommateur à comprendre qu’au-delà des logos, c’est souvent la cohérence globale d’un projet humain, agricole et environnemental qui fait la différence.
Questions fréquentes sur l'agroforesterie du café
Peut-on reconnaître un café agroforestier uniquement au goût ?
Non, pas de manière systématique. Un café issu de l’agroforesterie ne possède pas une signature aromatique unique ou standardisée que l’on pourrait identifier à l’aveugle. L’agroforesterie n’imprime pas un goût « forêt » en tasse.
En revanche, elle crée les conditions favorables à une expression aromatique plus fine : maturation plus lente des cerises, sols vivants, récoltes plus sélectives. Ce sont ces paramètres, souvent invisibles, qui permettent à un café de développer davantage de complexité, d’équilibre et de lisibilité en tasse.
L’agroforesterie garantit-elle un café plus durable ?
L’agroforesterie constitue l’un des modèles agricoles les plus cohérents pour aller vers un café plus durable, mais elle ne peut pas être réduite à une garantie automatique. Sa pertinence dépend de la manière dont elle est pensée, mise en œuvre et suivie dans le temps.
Lorsqu’elle est bien conduite, elle favorise la résilience des écosystèmes, la préservation des sols, de la biodiversité et une meilleure adaptation aux aléas climatiques. Elle permet également aux producteurs de diversifier leurs revenus et de réduire leur dépendance aux intrants chimiques. La durabilité se joue donc autant dans les pratiques que dans l’accompagnement humain et économique des fermes.
Pourquoi tous les cafés ne sont-ils pas cultivés en agroforesterie ?
Parce que la transition vers l’agroforesterie s’inscrit dans le temps long. Le caféier est une culture pérenne, et transformer une plantation existante ne se fait ni rapidement ni sans contraintes. Cela demande des investissements, de la formation, de l’observation et parfois une acceptation temporaire d’une baisse de rendement.
À cela s’ajoutent des réalités locales très diverses : accès aux ressources, pression économique, recommandations institutionnelles, contraintes foncières ou climatiques. L’agroforesterie n’est donc pas un modèle universel clé en main, mais une trajectoire possible, qui nécessite un accompagnement adapté et une reconnaissance de sa complexité.
Conclusion
Un café de terroir cultivé en agroforesterie raconte bien plus qu’un goût. Il témoigne de l’état d’un sol, de la vitalité d’un écosystème, de l’équilibre fragile entre production agricole et vivant. À travers lui, se lisent des choix : ceux des producteurs, des sourceurs, des torréfacteurs et, en creux, ceux des consommateurs.
Observer le café comme une sentinelle écologique, c’est accepter qu’il nous parle du monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait devenir. Un monde où la biodiversité n’est pas un décor, mais une condition de résilience. Où la qualité en tasse commence toujours, inévitablement, par la santé des territoires.
Un café vivant ne se contente pas d’être bon : il prend soin de ce qui le rend possible.
Pour aller plus loin sur l’agroforesterie et le café
- Association française d’agroforesterie
Pour approfondir les principes, les pratiques et les enjeux de l’agroforesterie en France et à l’international.
à https://www.agroforesterie.fr/ - Belco – L’agroforesterie caféière
Une ressource complète pour comprendre les systèmes agroforestiers appliqués au café, à travers des études de terrain et des retours d’expérience de producteurs partenaires.
à https://www.belco.fr/fr/agroforesterie - Maison Anne Caron – Culture du café en agroforesterie
Un article complémentaire pour explorer l’agroforesterie comme modèle durable pour l’avenir de la filière café.
à https://cafeannecaron.com/fr/blog/culture-du-cafe-en-agroforesterie-un-modele-durable-pour-la-filiere-cafe-n29